Guerre, terrorisme et criminalité : les dangers de la confusion

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Guerre, terrorisme et criminalité : les dangers de la confusion

Message par Syllas le Mar 17 Nov - 17:45

Guerre, terrorisme et criminalité : les dangers de la confusion


Implications de la guerre
La notion de guerre n'est pas une évidence. Connotée et associée à un grand nombre de concepts connexes du champ de la violence, de l'agression, mais aussi de la défense et de la protection des intérêts, elle n'en demeure pas moins un attracteur puissant, ainsi qu'un paradigme central de l'action extérieure des groupes, des organisations et des États.
La guerre n'est pas un acte anodin. Pour Sun Tzu, « La guerre est la grande affaire des nations », et requiert la plus grande prudence et doit être confiés aux individus les plus capables. Pour Nicéphore Phokas, la guerre doit être menée au mieux des capacités du chef, et son issue est la marque manifeste de la volonté divine. Pour Clausewitz, elle est la continuation de la politique par d'autres moyens. Toutes ces visions ont en commun l'acceptation de la nature absolue du conflit, qui est le point culminant d'une escalade, d'un bras de fer entre les hommes, tourné vers un choix entre deux destinées.
Épreuve par excellence, la guerre est aussi un espace en dehors des normes communes. Suivant Sun Tzu, elle est basée sur le mensonge (Art de la Guerre, I.17) ; chez les grecs, la déesse du chaos Eris est une autre face d'Enyo, déesse guerrière, de même qu'elle est la mère de Dysnomia, la personnification de l'anomie, de l'anarchie. Enfin, le XXème siècle a vu l'avènement de la notion de guerre totale, projetée sur l'action guerrière à l'aune de l'ampleur colossale des moyens et formes que celle-ci pouvait prendre. Tant Roosevelt que Goebbels comprennent que la guerre nouvelle est une guerre non plus entre armées, mais entre sociétés. L’État est le corps de la nation et de la société, et l'ensemble des moyens doit être mis à sa disposition. Il est en droit de demander à chacun de livrer un effort maximal, y compris « dans l'acceptation des peines et souffrances les plus dures. » (Goebbels, Sportpalastrede). Cette guerre transcendant la société et des objectifs politiques a trouvé une continuation logique dans la préparation d'une troisième guerre mondiale de l'époque de la guerre froide, puis de nouveau dans la « guerre contre le terrorisme » d'après le 11 septembre 2001. Guerre contre un concept, elle représente une mobilisation de l'intégralité de la société contre une menace, réelle ou supposée, immédiate ou lointaine.

Définitions de la guerre
Il en ressort que deux définitions divergentes de la guerre peuvent être données.
La première est une définition faible de la guerre, en tant que état de conflit entre deux entités étatiques ou assimilables, caractérisée par un certain degré de confrontation armée et l'existence d’objectifs et de revendications politiques bilatérales, plus ou moins susceptibles de faire l'objet de négociations. Malgré le mépris dont est souvent frappé l'ennemi, cette conception implique notamment une égalité fondamentale entre les belligérants, qui se trouvent face-à-face en tant que parties du conflit. Cette conception traditionnelle de la guerre trouve ses racines dans les traités de Westphalie. Mais peut également être observée dans des sociétés antiques où l'activité guerrière est hautement régulée par des serments et un sentiment d'appartenance commune et d'égalité entre les entités, par exemple en Grèce classique, ou encore durant l'ère des Royaumes Combattants en Chine. Incidemment, cette conception faible et limitée de la guerre se prête particulièrement à l'édiction de normes encadrant la guerre, et a servi de matrice à la gestation du droit international public.
La deuxième conception est la conception forte de la guerre, où le conflit n'est plus seulement un état politique entre deux entités légalement (ou quasi-légalement) définies, mais une confrontation élevée au niveau d'un combat idéologique, entre deux sociétés, ensembles de valeurs et d'intérêts entièrement confondus. Guerre illimitée, anomique, bestiale, elle est également absolue dans ses objectifs, et n'est pas limitée à un combat entre États. Certes, l’État est volontiers le corps et le véhicule de l'idéologie et de la société se revendiquant de cette idéologie, mais il n'est pas l'unique acteur pouvant occuper cet espace. Dans le cas d'un combat entre États, nous nous trouvons alors en présence d'une guerre totale, où l’État assure la mobilisation absolue de la population embrigadée et de l'intégralité des ressources disponibles afin d'atteindre les objectifs de cette guerre, qui ne sauraient jamais se satisfaire du carcan de normes, lois ou régulations contraires à la volonté de victoire. Toutefois, une guerre au sens fort du terme n'est pas nécessairement entreprise par un État : ici l'actualité nous rappelle cela. Mener un combat absolu contre une société ne nécessite pas des moyens publiques, d'où les succès de certaines formes de terrorisme, tout récemment le terrorisme islamiste. Ce dernier se place autant que possible dans une logique « forte » de la guerre, afin notamment de servir ses objectifs de mobilisation idéologique – idéologie religieuse elle-même de nature absolue, qui ne saurait s’embarrasser des normes et implications de la définition faible de la guerre.

Guerre et terrorisme islamique
Il n'est en effet pas possible de placer le terrorisme islamiste dans la catégorie de la guerre « faible », en ce que la confrontation d'un État avec lui est asymétrique, et relève du maintien de l'ordre et des tâches de police. Dès lors, un État acceptant cette conception particulière de la guerre ne peut pas déclarer la guerre à des groupes terroristes, car il commettrait une erreur de paradigme, ou alors dénaturerait le terme « guerre », le rendant substituable avec les mots neutres de « lutte » et « confrontation ».  
La seule conception de la guerre qui s’accommode d'une guerre « contre le terrorisme » ou « contre des terroristes » est une conception forte de la guerre, par essence une conception portée à l'ignorance voire au rejet de toutes normes appelées à gouverner le fait guerrier. Dès lors, lorsque les autorités publiques prennent positions et reconnaissent un acte de guerre commis par les terroristes, comme cela a été le cas par le président Hollande, elles se placent dans une conception de la guerre identique à celle de leurs adversaires, une conception illimitée d'un affrontement entre sociétés. Il s'agit certes d'un réflexe défensif de l'agressé, une confusion sémantique et un désir de placer la réalité dans un cadre compréhensible (à défaut d'être familier dans des sociétés européennes ayant oublié la réalité concrète de la guerre), il se présente toutefois avec des implications idéologiques inquiétantes.  

La lutte contre le terrorisme relève objectivement de la lutte contre la criminalité
Retenir une conception « faible » plutôt que « forte » de la guerre n'implique en effet pas un affaiblissement des moyens et de la volonté de mener la lutte contre les agresseurs, ni même l'usage de la force armée – le ministère de la guerre est devenu au courant du XXème le ministère de la défense, en un changement sémantique qui n'est pas anodin et ouvre la porte à de nouvelles possibilités de son action. Mais retenir un concept « fort » implique une capacité à mobiliser jusqu'au bout la société, et une orientation ad hoc des normes, ce qui constitue en soi déjà un premier recul face à des attaques qui relèverait sinon de la criminalité.
En effet, malgré la quantité considérable de victimes et de dommages matériels causés par les attaques terroristes, dans la plupart des cas il ne faut pas oublier que nous avons à faire à des cas de criminalité. Leur donner le nom de guerre constitue déjà en soi une reconnaissance de la portée de ces actions, et une présomption du potentiel de leurs effets, là où la criminalité est un fait social ordinaire (à défaut d'être normal).  

Implications et risques de mener une politique basée sur la qualification de « guerre »
Selon la convention de Genève, sont prisonniers de guerre « les membres des forces armées d'une Partie au conflit, de même que les membres des milices et des corps de volontaires faisant partie de ces forces armées ; ». Si nous nous considérons en guerre, l’État Islamique bagdadide est alors l'autre partie au conflit, indifféremment de sa reconnaissance internationale. La nature absolue et supra-légale de la guerre au sens fort du terme s'impose : le fait de ne pas reconnaître l'ennemi en tant qu'entité ne fera jamais obstacle à ce qu'il vous tire dessus. Dès lors, en cas de capture d'un ou plusieurs ces terroristes, sommes-nous prêts à les traiter en tant que prisonniers de guerre ? Voire d'envisager leur condamnation pour crimes de guerre ? Dès lors que nous parlons de guerre, il faut également être prêt à en assumer les implications.
Pourtant, nous n'envisageons a priori pas cela, et cela nous place dans un dangereux porte-à-faux idéologique, où nous nous reconnaissons comme étant en guerre, mais sans reconnaître à l'ennemi cette qualité au sens des conventions et du droit international auquel nous accordons tant d'importance. Ceux de nos adversaires que nous capturons seront jugés comme des criminels, par une société qui se considère néanmoins comme étant en guerre contre eux.  
La reconnaissance du statut de guerre au sens fort implique la possibilité de s'accorder tous les moyens de parvenir à la victoire, de démarrer une mobilisation idéologique et d'abandonner entièrement toute fiction d'égalité entre les parties belligérantes. Sommes-nous prêts à accepter ce dangereux glissement vers une approche de la fin justifiant les moyens ? Sommes nous prêts à accorder cette satisfaction aux ennemis de notre société, de nos valeurs ?  
Il est peu probable que l'efficacité de la lutte contre leurs méfaits s'en trouve augmentée, toutefois le mal chez nous serait dès lors fait, ainsi qu'il l'a été aux Etats-Unis suite au 11 septembre, au PATRIOT ACT et l'apparition d'angles morts préoccupants dans de l’État de droit.
S'il est vrai que « lutte contre le terrorisme » et « lutte contre le crime terroriste » sont des appellations aux accents moins martiaux et moins susceptibles de recueillir dans le forum les suffrages d'une plèbe avide de vengeance, elles ont pour avantage indéniable le fait qu'elles ne constituent pas des compromissions idéologiques.
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